Il suffit d’un rien

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Ce matin, j’ai emmené ma fille à l’école en voiture. Sur le trajet, la première personne que nous avons vue après avoir quitté la maison était une femme de dos qui marchait sur le trottoir, de l’autre côté de la route. Sans même avoir encore aperçu son ventre gonflé, j’ai tout de suite su qu’elle portait la vie. Sa démarche est probablement ce qui m’a mise sur la voie mais je reste persuadée que j’ai développé le super pouvoir de détecter les femmes enceintes les yeux fermés. Je ne parviens toujours pas à me réjouir pour les futures mamans. Mon côté bienveillant a beau me rappeler à l’ordre, la vue de femmes enceintes fait naître en moi un mélange de sentiments assez désagréables. A la jalousie s’ajoute souvent un soupçon de haine à leur encontre, sentiments qui laissent très vite place à de la nostalgie, celle de l’époque révolue de ma grossesse récente. Malgré cet épisode, la matinée a suivi son cours.

Après avoir déposé ma fille à l’école, je suis retournée chez moi et j’ai accompagné à la gare mes parents qui étaient venus nous rendre visite quelques jours. En retournant à ma voiture après le départ de leur train, une surprise dont je me serais bien passée m’attendait sur le pare-brise… Ayant oublié de passer par l’horodateur pour justifier de mon heure d’arrivée sur une place dépose-minute, j’ai écopé d’une amende de 20 euros. C’en était déjà trop pour la journée. J’ai repris le volant et je me suis mise à jurer. Puis à pleurer. Mes pleurs ont rapidement pris la forme de sanglots. Et puis le soupçon de haine que j’avais ressenti un peu plus tôt mais que j’avais réussi à ravaler a pris le dessus et j’ai cogné du poing sur mon volant. Je ne sais pas si c’est la douleur ou le fait que l’essuie-glace se soit mis en route qui a calmé cette accès de violence sur ma voiture (qui n’avait pourtant rien fait de mal). En tout cas, après encore quelques sanglots, le calme est revenu en moi. J’ai beau essayer de toujours voir la vie du bon côté, de positiver et de relativiser, il y a des moments où la moindre contrariété fait tout déborder. Tant pis pour mon poignet. Et tant pis pour mon volant.

Et puis en fin de matinée, il y a eu ce dernier rendez-vous avec la sage-femme chez qui j’ai effectué ma rééducation périnéale. Malheureusement, avoir accouché d’un enfant sans vie ne change rien au fait de devoir en passer par là… Avant d’entrer dans son cabinet, la brume matinale d’automne ne s’était pas encore complètement levée, ce qui reflétait parfaitement mon humeur du jour. Je n’ai pas choisi cette sage-femme par hasard. En effet, c’est elle qui, à la toute fin de ma grossesse, avait réalisé les quelques monitorings de contrôle  qui m’avaient été prescrits par ma gynécologue. C’est donc avec elle que j’ai entendu pour la toute dernière fois les battements du cœur d’Alice. Lorsque je l’ai revue début septembre pour commencer ma rééducation, elle a eu l’honnêteté de me dire avec beaucoup de gentillesse et sans me forcer la main, qu’elle ne verrait aucun inconvénient à ce que je change de sage-femme si la revoir m’était trop difficile car renvoyait forcément à ma grossesse. Même si le fait de la revoir a inévitablement réveillé ma douleur et mes larmes, j’ai tout de même souhaité continuer avec elle pour la simple et bonne raison qu’Alice existera toujours un peu à travers elle. Et je ne regrette pas ce choix car lors de notre rendez-vous de ce matin, elle a eu des mots et une attitude particulièrement touchants à mon égard. L’espace d’un instant, son masque est tombé et j’ai vu la personne derrière la professionnelle. Elle m’a prise dans ses bras et nous nous sommes quittées. Oubliée la femme enceinte sur le trottoir, oubliée l’amende. Je suis ressortie de son cabinet habitée par un nouvel élan de vie et le cœur réchauffé par la bienveillance de cette (sage-)femme. La brume avait disparu et laissé la place à la douce chaleur d’un rayon du soleil.

 

Savoir pourquoi

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Dans notre société, nous vivons souvent avec cette illusion que nous pouvons tout maîtriser doublée d’un certain sentiment de toute-puissance. C’est le cas notamment en matière de grossesse, cette période qui – grâce aux progrès de la médecine et aux nombreux moyens techniques dont nous disposons pour anticiper des problèmes et y trouver des solutions – est devenue très (voire trop) surveillée. Qui plus est, la grossesse s’apparente forcément au bonheur. Bien heureusement. Mais nous oublions que la vie nous réserve toujours de mauvaises surprises, même au moment de la naissance d’un enfant censé être l’un des plus beaux et magiques qui soient.

Difficile dans ces conditions pour les parents d’entamer le processus d’acceptation du décès de leur bébé, qu’il soit le résultat d’une IMG – ce choix forcément fait par dépit en cas de malformations importantes ou d’une pathologie gravissime et le condamnant à une fin certaine –  d’une MFIU, ou d’un grave problème de santé qui survient ou s’aggrave après seulement quelques jours, semaines ou mois de vie. Très souvent, une cause est retrouvée qui explique le décès. Parfois, il faudra attendre les résultats de l’autopsie que certains consentent à faire pratiquer sur leur si petit bébé pour enfin avoir cette explication. Si elle ne change évidemment pas l’état des choses, elle peut permettre aux parents, et tout particulièrement aux mamans, d’entamer leur travail de deuil et de ne pas se sentir coupables à l’idée que leur propre corps n’a pas pu protéger leur bébé. Encore une fois, nous ne maîtrisons pas tout, la nature est ainsi faite. Mais il arrive qu’aucune explication ne soit trouvée. Pas évident alors pour les parents de s’en accommoder.

Pour ma part, le choc de l’annonce de la MFIU m’ayant mise littéralement KO psychiquement, ne pas connaître ce qui avait causé le décès d’Alice pendant les dix jours qui ont suivi sa naissance me convenait bien. De toute façon, rien, pas même une explication, ne la ferait revenir. Avec le recul, je pense que ne pas savoir permettait de mettre un voile sur la réalité des évènements. Les seuls moments où je réalisais vraiment ce qui venait de se passer et ce que cela impliquait pour moi et pour notre projet de vie à mon mari et à moi, c’était lorsque je racontais ce que nous avions vécu. Encore et encore. En détails et sans rien cacher de mes émotions.

Et puis il y a eu ce coup de téléphone de ma gynécologue le 18 juillet 2018, le jour de notre anniversaire de mariage à mon mari et à moi, comme pour me signifier que le bonheur ne pourra jamais se passer de son contraire. Elle m’a alors annoncé que j’avais développé des anticorps redoutables pour le fœtus – anticorps souvent présents dans le cadre de maladies auto-immunes de type lupus ou syndrome de Gougerot-Sjögren – car ils franchissent la barrière placentaire et s’attaquent au petit cœur du bébé. Impossible de les détecter sans la présence de certains symptômes retrouvés chez les personnes atteintes de ces maladies. Je n’ai évidemment exprimé aucun de ces symptômes. Alice est donc très probablement décédée des suites d’une myocardite inflammatoire ayant entraîné des troubles du rythme et un arrêt cardiaque. Les risques que ces anticorps provoquent ce type de problème chez le bébé sont de l’ordre de 1%. Ce petit pourcent paraît si insignifiant… Mais c’est ce petit pourcent qui a engendré un cataclysme dans ma vie.

Aujourd’hui, je bénéficie d’un suivi en médecine interne afin, dans un premier temps, de déterminer si je suis effectivement atteinte d’une maladie auto-immune ou si le taux d’anticorps s’est élevé de manière isolée. Malheureusement, il est impossible de faire baisser ce taux d’anticorps mais il existe un traitement qui permet de limiter leur impact dans l’éventualité d’une nouvelle grossesse. Grossesse qui sera également étroitement surveillée afin de détecter tout problème cardiaque chez le fœtus. Il est évident que mon mari et moi avons déjà envisagé avoir un autre bébé. Cette idée est un peu comme une petite lumière qui nous attire vers elle au milieu de la nuit. Mais étant donné qu’il nous faudra repasser par un processus de PMA et de DPI (diagnostic préimplantatoire), encore un peu de temps va nous être nécessaire avant d’atteindre cette lumière et d’avoir à nouveau confiance en la vie.

Sur le fil

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La vie est faite de contrastes et de nuances. Rien n’est jamais complètement blanc ou noir. Mais lorsque l’on doit faire face à un deuil périnatal, tout devient soudain moins nuancé. Il y a des jours avec et des jours sans. Des jours blancs et d’autres noirs. Tout commence au moment où la vie se heurte à la mort. Dans son livre « Traverser l’épreuve d’une grossesse interrompue », Nathalie Lancelin-Huin compare ce choc à celui que connaîtrait un athlète en plein saut en longueur si un mur se dressait soudain devant lui.

Aujourd’hui, onze semaines après le départ d’Alice – je compte encore les semaines, bientôt je compterai les mois… – je vais encore un peu mieux. Mais mon regard sur la vie a changé et je m’accroche à tout ce qu’elle offre de plus beau pour continuer d’avancer coûte que coûte car je sens bien qu’une certaine fragilité s’est installée en moi. Je suis comme en équilibre sur le fil de la vie et j’oscille constamment entre bonheur et tristesse, entre l’envie d’avenir et celle de me raccrocher à un passé qui ne me laissait rien entrevoir de l’épreuve qui m’attendait. Il y a ces moments où je ressens un bien-être profond et où je me dis que la vie a tout de même été clémente avec moi. J’ai vécu une très belle enfance grâce à des parents aimants, j’ai rencontré des personnes magnifiques qui sont devenus mes amis et j’ai eu l’immense chance de croiser la route de celui avec qui je partage ma vie aujourd’hui, cet être solaire qui est à la fois mon meilleur ami et mon amoureux, et qui a fait de moi une maman. Certaines fois, ce sentiment agréable dure toute une journée, voire deux, et penser à Alice est comme une caresse. Et puis, il y a ces jours où je perds l’équilibre, souvent lorsque je croise des femmes enceintes ou avec leur nouveau-né serré tout contre elles (à ce propos, je serais reconnaissante aux forces surnaturelles de notre monde d’éviter de mettre plus d’une femme enceinte sur mon chemin dans la même journée…). La tristesse m’envahit alors et je refuse la réalité de l’absence d’Alice. Mais heureusement, ces moments ne durent jamais et je reprends sans trop tarder mon numéro d’équilibriste en espérant que ma vie retrouvera bientôt toutes sa palette de couleurs.

Libérer la parole

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Hier, mon conjoint et moi avons pris part à un groupe de parole organisé tous les trois mois par une psychologue et une sage-femme pour des parents qui, comme nous, doivent affronter l’épreuve de la perte d’un enfant en période périnatale. J’attendais avec impatience cette opportunité de pouvoir m’exprimer sur mon expérience et d’entendre les témoignages d’autres parents. A vrai dire, l’échéance du 12 septembre 2018 m’a grandement aidée à tenir depuis la mi-juillet car malgré une légère appréhension, je savais au plus profond de moi que ce groupe de parole serait très bénéfique pour m’accompagner sur le chemin de l’acceptation.

A notre arrivée à l’hôpital un peu avant 20h, le silence qui régnait dans le hall d’entrée était parfois ponctué d’échanges joyeux entre des personnes venues rendre visite aux toutes nouvelles mamans et à leurs bébés. Puis un couple est arrivé. Et un autre. J’ai tout de suite su qu’ils venaient pour la même chose que nous et que comme nous, ils étaient passés dans la catégorie des parents d’un bébé mort. Doucement, nous nous sommes dirigés vers la salle où allaient se dérouler les échanges. Une vingtaine de chaises étaient disposées en cercle. Certains couples avaient déjà pris place. La pièce était plongée dans un silence assez pesant, les regards étaient fuyants, certains avaient déjà les yeux humides en sachant très bien qu’ils allaient vivre quelque chose de fort. Une fois tous les parents installés, les professionnelles nous ont simplement dit que nous étions libres de nous exprimer ou non, et qu’elles prendraient note de tout ce qui serait dit et suggéré qui pourrait les aider à améliorer l’accompagnement déjà proposé dans la maternité où nous nous trouvions aux parents « orphelins » de bébés. Un papa s’est exprimé en premier, des trémolos dans la voix. Et puis la parole s’est doucement libérée et chacun a pu se confier, parfois pleurer. Chacun a raconté son histoire et partagé son ressenti, ses émotions ou son chagrin, toujours avec une grande pudeur. J’ai moi aussi raconté l’histoire d’Alice. Je me suis parfois laissée envahir par les larmes, les mêmes larmes qui remplissaient les yeux des personnes que j’avais autour de moi. Nous avons échangé pendant deux heures, sans tabous, car nous savions tous que nous partagions la même blessure, encore très à vif pour la plupart d’entre nous. Nos histoires sont certes uniques mais elles résonnent toutes les unes avec les autres et se répondent car ces histoires, ce sont celles de nos bébés disparus. Des larmes ont coulé, encore, des regards bienveillants et compréhensifs ont été échangés, puis des rires ont retenti. C’est dans ces moments-là que je me dis que la vie aura toujours raison de la mort.

Un couple nous a tout particulièrement émus car nous nous sommes reconnus en eux, surtout parce qu’ils ont appelé leur fille Alice. Nous avons donc beaucoup discuté avec eux après la rencontre et je peux déjà dire que ce sont là deux très belles personnes qui ont croisé notre route. Et malgré l’épreuve qu’ils traversent, ils ont une très belle philosophie de vie qui ressemble beaucoup à la nôtre. J’ai senti en eux une joie de vivre qui m’a fait du bien.

Ce groupe de parole a été pour moi – et je pense pour la plupart des autres parents qui y ont pris part – l’occasion de me libérer d’un peu du poids de mon immense tristesse. Nous avons pu puiser dans la force des uns et des autres. Et je crois pouvoir dire sans me tromper que nous avons tous fait un pas de plus, pour certains un très grand pas, sur le chemin de l’acceptation. Pour ma part, j’ai bien l’intention de participer au prochain groupe de parole qui aura lieu dans trois mois jour pour jour. J’espère que ce temps me permettra d’aller encore un peu plus de l’avant et d’apprivoiser la tristesse qui m’habite et sera désormais ma compagne de route.

Pour ma douce Alice

Pour Alice, Elie, Simon, Timothée et Valentine dont j’ai découvert l’histoire hier et qui méritent qu’on célèbre leur petite vie parmi nous

Revenir à l’essentiel

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Je ne sais toujours pas comment qualifier ce qui s’est passé il y a seulement sept semaines. Est-ce que je dois parler du décès d’Alice, de sa naissance ou du plus grand drame de ma vie ? Je crois sincèrement que le choix des mots pour décrire la perte d’un enfant est important car ils sont le reflet du sens que l’on veut donner à cette perte. Dans mon cas, je crois que je parlerai désormais du départ d’Alice. Un départ, c’est le début de quelque chose. Les mots décès ou perte donnent un côté trop définitif à la mort et ne laissent pas assez de place à l’idée qu’Alice continue de vivre.

Au-delà du fait qu’elle ne quitte jamais tout à fait mes pensées et qu’elle a une place immense et unique  dans mon cœur, j’aime aussi l’imaginer dans le ciel, au milieu des nuages ou parmi les étoiles, aux premières loges pour admirer les levers et les couchers du soleil, les arcs-en-ciel, les aurores boréales ou les étoiles filantes. J’ai toujours aimé regarder le ciel car je suis fascinée par son immensité et par tous les spectacles qu’il nous offre. Mais aujourd’hui, quand je regarde le ciel, je pense à Alice et je me souviens des neuf mois de bonheur pendant lesquels je l’attendais et la sentais vivre à l’intérieur de moi.

Aujourd’hui, j’ai envie – et j’ai besoin – de vivre tout en douceur. Je ne veux plus m’encombrer de pensées négatives. Je sais pertinemment que le quotidien et son lot de petits soucis m’empêcheront parfois de rester positive mais je m’efforcerai toujours de me recentrer sur ce qui m’importe dans la vie.

Aujourd’hui, seulement sept semaines après avoir cru ne jamais pouvoir me relever et revivre normalement, je peux dire que je vais mieux. La tristesse que je ressens par moment ne m’envahit plus comme au début. Elle est devenue plus douce, elle vient puis repart en me laissant à chaque fois un peu plus forte. Et j’aime presque sa compagnie car elle m’aide à ne pas oublier. C’est pour cette raison je pense que je l’accepte plus facilement. Je suis vraiment étonnée par cette capacité que j’ai eue de me remettre du grand bouleversement psychique que je viens de vivre. Je me sens juste légèrement différente.

Aujourd’hui, j’ai décidé de revenir à l’essentiel, notamment en faisant à mes amis une plus grande place dans ma vie car j’ai aujourd’hui plus que jamais envie de partager de beaux moments avec eux. L’éloignement géographique et la vie quotidienne m’avaient presque fait oublier à quel point ils sont importants pour moi. Je m’aperçois aujourd’hui que je n’avais pas assez pris la mesure de la chance que j’ai d’être entourée de personnes aussi attentionnées et aimantes. Je leur serai à jamais reconnaissante du soutien et de la gentillesse dont ils ont su faire preuve à mon égard. Bien sûr, je n’oublie pas ma famille, notamment mes parents et mes cousins, qui ont été présents pour moi les premiers temps après le départ d’Alice et sans qui il aurait été encore plus difficile de faire face. J’ai pu me confier à eux, ils m’ont écoutée et ont même parfois pleuré avec moi. Ils ont su me réconforter par leurs paroles, en me serrant dans leurs bras ou tout simplement en me faisant rire. Je les remercie du fond du cœur d’être comme ils sont.

Revenir à l’essentiel, c’est plus simplement savoir partager de jolis moments avec des inconnus, comme par exemple sourire à un vieux monsieur dynamique au supermarché quand celui-ci vous dit, plein de joie de vivre et de candeur, qu’il change régulièrement de marque de café car il aime voyager. Revenir à l’essentiel, c’est enfin se poser les bonnes questions sur le sens de la vie et réfléchir à ce que l’on peut faire pour la rendre plus belle pour nous et pour les autres.

L’histoire d’Alice

Mains

Tomber enceinte d’Alice n’a pas été de tout repos. Pour bien comprendre ce par quoi nous sommes passés avec mon mari, je dois revenir quelques années en arrière.

En 2014, quelques mois après la naissance de notre première fille Noémie, nous avons fait appel à une généticienne afin de faire un point sur ma situation. En effet, je connaissais depuis toujours la probabilité que j’avais d’être porteuse de la myopathie de Duchenne car ma mère l’est. Un de ses deux frères était atteint de cette pathologie qui a entraîné son décès de manière prématurée à l’âge de 19 ans. Malgré le risque de transmettre la maladie, mon mari et moi avions décidé de laisser les choses se faire naturellement pour ma première grossesse et de ne pas se préoccuper de ce problème. La myopathie de Duchenne ne s’exprimant que chez les garçons, nous espérions que l’embryon serait de sexe féminin, ce qui a été le cas. Noémie est née en février 2014 en parfaite santé, pour notre plus grand bonheur. Depuis, elle illumine nos vies ! Si l’embryon avait été de sexe masculin, il aurait fallu pratiquer un diagnostic prénatal. S’il s’était avéré positif, mon mari et moi étions d’accord pour faire pratiquer une interruption médicale de grossesse. Je connais assez la myopathie de Duchenne pour savoir qu’elle est très invalidante pour les personnes qu’elle touche car ils sont soumis à d’intenses douleurs et ont une espérance de vie qui dépasse rarement les 25 ans. Et le pire à mon avis, c’est que cette maladie est dégénérescente.

Avant de démarrer une deuxième grossesse, nous avons donc décidé d’être raisonnables et de faire pratiquer un diagnostic pré-implantatoire précédé d’une fécondation in vitro. Ce processus prend du temps car il mobilise toute une équipe médicale et compte de nombreuses étapes. Après le passage devant une commission qui décide de la validité du dossier commence un vrai parcours du combattant. D’ailleurs, j’en profite ici pour rendre hommage à tous les couples qui doivent en passer par là pour avoir leur premier enfant et qui font souvent face à un ou plusieurs échecs avant d’y parvenir. Dans mon cas, le fait d’avoir déjà un enfant a rendu les choses plus faciles à vivre. J’ai donc dû me soumettre à toute une série d’examens gynécologiques, puis à une hyperstimulation hormonale qui permettrait le prélèvement d’un nombre suffisant d’ovocytes à féconder afin d’obtenir plusieurs embryons. Une recherche du gène de la myopathie serait ensuite pratiquée sur les embryons de sexe masculin au troisième jour de leur développement pour écarter ceux qui présenteraient la maladie. Ce processus s’est déroulé pendant de nombreux mois. Attention, la partie qui suit demande quelques connaissances en maths (donc accrochez-vous !) : sur les 20 ovocytes qui m’ont été prélevés au printemps 2017, 12 ont été fécondés, parmi lesquels 3 étaient de sexe masculin et porteurs de la maladie. Sur les 9 embryons restants (vous me suivez toujours ?), 4 ont continué à se développer normalement. Il a donc été décidé d’implanter un embryon « frais » dans la foulée, à son cinquième jour de développement. Malheureusement, la prise de sang que j’ai effectuée 15 jours après l’implantation a révélé l’absence de grossesse. Pour finir, sur les 3 embryons qui restaient, un seul a continué son développement et a donc été vitrifié pour une implantation ultérieure. Cet embryon, c’était Alice. Nous avons laissé passer l’été 2017 et l’implantation de ce dernier embryon s’est faite le 18 octobre 2017. Le 31 octobre, le résultat de la prise de sang tombait : j’étais bel et bien enceinte ! Nous n’avions pas souhaité connaître le sexe car nous voulions qu’à partir de ce moment-là, la grossesse redevienne une grossesse comme une autre. J’étais heureuse à l’idée de me dire que si tout allait bien – qu’est-ce qui pourrait ne pas aller après toutes ces péripéties ? – je n’aurais plus à repasser par tout ce processus de stimulation. Nous allions avoir notre bébé, notre deuxième et dernier enfant. Tout irait bien sans le meilleur des mondes.

La grossesse s’est très bien passée, hors mis quelques saignements à 9 semaines de grossesse qui se sont avérés sans gravité. Je me suis sentie bien pendant neuf mois, je n’ai connu aucun désagrément lié à la grossesse. Mi-avril 2018, j’ai interrompu pour un an ma formation en soins infirmiers pour préparer l’arrivée d’Alice. J’ai adoré être enceinte au printemps. Les jours rallongeaient, les températures se faisaient tous les jours un peu plus douces et Alice grandissaient bien malgré un placenta bilobé qui a décidé ma gynécologue à faire pratiquer par une sage-femme un suivi par monitorings en fin de grossesse. Lundi 2 juillet, la sage-femme est venue chez moi pour pratiquer un énième monitoring. Tout allait bien. Je ne le savais pas alors, mais c’était la dernière fois que j’entendrais le cœur d’Alice battre. Vendredi 6 juillet, j’ai senti bouger Alice juste avant de m’endormir. Je ne le savais pas alors, mais c’était la dernière fois que je la sentirais. Son cœur s’est arrêté de battre entre ce moment et l’après-midi du 7 juillet. Alors que je me reposais dans mon lit, j’ai senti que quelque chose n’allait pas. Ce n’était pas comme d’habitude. Alice ne bougeait plus. J’ai tenté de la stimuler et de la faire réagir en la touchant à travers mon ventre, en lui faisant écouter de la musique et en mangeant une glace pour que le froid la réveille. Bref, j’ai tout essayé. En fin d’après-midi, nous avons décidé de nous rendre à la maternité.

Nous avons été très bien accueillis par une sage-femme qui nous a installés dans une première salle pour pratiquer un monitoring. A peine a-t-elle posé le capteur sur mon ventre qu’au fond de moi, je savais. Je savais que c’était fini. Mon mari, lui, avait je pense encore un peu d’espoir. La sage-femme s’est voulue rassurante en nous disant qu’Alice était peut-être mal positionnée. Elle a pratiqué une échographie avec un premier appareil mais là encore, aucun signe de vie n’était détecté. Nous nous sommes alors rendus dans une deuxième salle munie d’un autre appareil plus performant. Lorsque que la sage-femme est revenue avec le gynécologue de garde, ma crainte a été confirmée avant même qu’il ne pratique l’échographie. Un silence s’est installé dans la pièce, le silence le plus long et le plus lourd qu’il m’a été donné de connaître. Le médecin ne disait rien. J’ai brisé le silence en demandant s’il captait des battements de cœur. C’est là que le couperet est tombé. Je ne me souviens pas de sa phrase exacte, j’ai juste capté ces deux mots : mort fœtale. C’est à ce moment précis et pour de longues minutes que mon cerveau s’est mis en pause. Il s’est remis à fonctionner progressivement pendant les heures qui ont suivi l’annonce, jusqu’à l’accouchement. Alice est née le 8 juillet 2018, à 10h49.

Dès l’instant où je me suis retrouvée dans ma chambre de la maternité, j’ai ressenti le besoin d’écrire. Ecrire à Alice, écrire pour raconter, pour exprimer mes émotions, pour pleurer. Ecrire aussi pour ne pas oublier. Jamais. Les deux paragraphes qui suivent et que je souhaite partager ici, je les ai écrits peu de temps après ma sortie de la maternité.

Mort fœtale. Comment faire face à tant de violence dans un moment censé être l’un des plus beau de la vie ? Ce moment où l’on rencontre pour la première fois un être qu’on a appris à aimer avant même de le connaître ? Très vite, cette violence fait place à un tourbillon d’émotions qui m’emporte, balayant sur son passage la joie immense que je m’étais préparée à ressentir. Et puis les choses s’enchaînent sans que je puisse contrôler quoi que ce soit. L’idée de devoir accoucher m’effraie au plus haut point mais l’état de sidération dans lequel je me trouve m’empêche de réagir. Comment peut-on supporter d’accoucher d’un bébé sans vie ? En attendant, te savoir encore en moi me réconforte car je sais que le temps de quelques précieuses heures, tu y seras au chaud et encore reliée à moi.

Mort fœtale. Deux mots maudits à jamais gravés dans mon esprit et qui ont changé mon existence pour tout le temps qu’il me reste à vivre. Deux mots que je n’ai cessé de me répéter pendant les heures qui ont précédé ta naissance. Car oui, tu es née. Comme n’importe quel bébé en parfaite santé. Et comme pour tout accouchement, j’ai ressenti la douleur intense des contractions. Puis le moment de ta naissance est venu. C’est là que j’ai compris que nous allions être séparées pour toujours, que plus aucun lien physique ne me rattacherait à toi. J’avais envie de pleurer, de crier mon indicible peine. J’ignore d’où m’est venue la force de me ressaisir et de pousser. Ton papa m’a aidée. Énormément. Et il a été fort lui aussi. Si tu savais comme je suis fière de lui et comme je l’aime. Quelques minutes ont suffi. Je sens ton petit corps chaud se frayer un chemin vers la lumière avant d’être déposé sur mon ventre. Tu sembles dormir. Tu es belle. La sérénité que je lis sur ton visage me rassure. Tu es partie sans souffrir, juste comme ça, en fermant les yeux vers un sommeil éternel. Le bonheur que j’ai paradoxalement ressenti à cet instant précis m’aidera à continuer à vivre sans toi. Ton papa est toujours à côté de moi. Des larmes roulent sur ses joues. Il va enfin pouvoir te tenir dans ses bras. Pendant de longues minutes, nous te gardons avec nous et profitons de cet instant horrible et magique à la fois pour t’observer, te parler, te dire que nous t’aimerons toujours et que ta place dans nos cœurs est faite à jamais.

Trouver du sens

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Jusqu’à aujourd’hui, je n’aurais jamais pensé que je me lancerais un jour dans l’écriture d’un blog, et surtout pas d’un blog sur mon expérience du deuil périnatal. Oui mais voilà, le 8 juillet dernier, alors enceinte de 9 mois et à cinq jours du terme de ma grossesse, j’ai vécu le pire moment de ma vie : j’ai été confrontée à la mort fœtale in utero de ma fille Alice.

Je consacrerai un article à ce qui s’est passé un peu plus tard car en un peu plus de trois semaines, j’ai déjà beaucoup raconté et revécu ce terrible moment. J’ai aussi beaucoup écrit pour me libérer du tourbillon d’émotions dans lequel j’ai été entraînée à partir de ce moment si particulier où se sont mêlées la naissance et la disparition d’Alice.

J’aime parler de naissance car même si elle s’est télescopée à la mort, j’ai à cœur de célébrer la vie car je sais que l’état de grande tristesse dans lequel je me trouve ne durera pas et qu’un jour, je trouverai du sens à la si courte vie d’Alice et j’en redonnerai à la mienne.

J’espère donc qu’au fil du temps, cet espace d’expression et de partage me permettra de dépasser ma douleur pour pouvoir accepter que la disparition d’Alice fait désormais partie de mon histoire et pour rendre plus doux son souvenir.