Après la pluie

J’ai récemment traversé une période de grande accalmie émotionnelle. Le profond état de tristesse dans lequel j’ai été plongée au mois de juillet a doucement laissé sa place à un agréable sentiment de quiétude. Mais au fil des semaines, ce calme intérieur s’est insidieusement mué en anesthésie émotionnelle. Mes yeux restaient désespérément secs. Comme d’avoir trop pleuré. Ou comme si je n’avais plus de raison de le faire. Peut-être qu’à force de me dire que j’avais avancé et que je m’étais relevée, j’avais fini par me persuader que le décès d’Alice n’était finalement pas une épreuve aussi difficile à traverser. Pourtant, je refusais l’idée que je m’étais habituée à sa mort. Plus les jours passaient et plus j’avais l’impression que la maman en deuil de son bébé né sans vie que je suis – et que je serai éternellement -, un temps paralysée par la violence de l’événement et déchirée par la douleur, avait laissé toute sa place à une autre maman, bien différente celle-là, tellement éloignée physiquement et temporellement de ce même bébé qu’il était devenu impossible de le pleurer. J’avais beau me faire du mal en rêvant à la vie que j’aurais si Alice avait vécu, en comptant les mois pour me rappeler quel âge elle aurait ou en me l’imaginant telle qu’elle aurait pu être – brune très probablement, avec des boucles naissantes en haut de son petit cou dodu, de grands yeux noirs, un sourire à tomber – rien. Une coquille vide.

Pleurer, c’est pourtant bien la seule chose que je peux faire qui me rapproche autant d’Alice. Parce que même si j’ai choisi d’être heureuse autant qu’il me sera possible de l’être, mes larmes sont un véritable concentré de mon amour pour elle. Ne plus pleurer, c’est ne plus l’aimer. Mais l’amour maternelle ne se tarit jamais. Et un beau jour, c’est le combo gagnant : une contrariété, des hormones en roue libre et voilà que les larmes montent. Ces larmes, elles sont pour elle. Pour Alice. Et elles me rappellent que le bonheur est éphémère et qu’il faut savoir le saisir au vol et l’apprécier à sa juste valeur lorsqu’il s’invite dans nos vies. Mon cœur est encore friable, me voilà soulagée.

Dans le deuil périnatal, tout n’est décidément qu’une affaire de contradictions. On ne veut plus pleurer mais pleurer nous soulage. Notre chagrin nous a presque tués mais on se sent plus vivants que jamais. Notre bébé n’est pas là mais il a une place des plus importantes dans nos vies. Et le silence qu’il a laissé, ce silence tellement assourdissant…

Mais aujourd’hui, j’ai compris une chose. J’ai compris que quoi je fasse, je ne serai jamais complètement maître de mes émotions. Apprendre à vivre à leur rythme, ne pas chercher à les réprimer ni à les ressentir à un moment inopportun me paraît aujourd’hui indispensable à mon équilibre, et à celui de ma famille. Je n’ai aucun doute sur le fait qu’il m’arrivera encore de me débattre avec mes émotions. Comme je n’ai aucun doute sur mon besoin de partager mon ressenti face à l’épreuve du deuil périnatal qui me touche personnellement et que malheureusement je partage avec un (trop) grand nombre d’autres personnes.

Je pense particulièrement à l’une d’entre elles en écrivant ces lignes. Une maman en quête de bonheur, de quiétude et de plénitude qui écrit très justement : « Le bonheur reviendra car j’aurai appris à aimer cette vie sous la pluie, sans attendre désespérément un arc-en-ciel. » Merci à elle de m’avoir fait prendre conscience qu’il est possible d’envisager le bonheur sans qu’il soit forcément associé à l’arrivée d’un nouvel enfant.

A Alice, mon éternel bonheur éphémère

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