Elle est.

« Maman, est-ce qu’Alice, elle avait les yeux marron comme moi ? » « Elle avait les yeux fermés alors je ne sais pas trop. Mais tout doucement, j’ai légèrement soulevé une de ses paupières (ne pas avoir pu croiser son regard me déchire encore le cœur…) Et oui, je crois bien que ses yeux étaient marron. Comme les tiens. Un jour, avec papa, on te montrera sa photo. » « Je peux la voir maintenant, maman ? » « Maintenant ? » « Oui. S’il te plaît, maman… »

Après un moment d’hésitation et malgré une certaine réticence de la part de S., je suis allée chercher une photo d’Alice que j’ai récemment faite imprimer et encadrer et qui a – pour l’instant – sa place dans le premier tiroir de ma commode. Noémie a saisi le cadre de ses petits doigts et pour la première fois, elle a découvert le visage de sa petite sœur. D’entre ses lèvres s’est alors échappé un tout petit « oh ». Après plusieurs longues secondes, les coins de sa bouche se sont affaissés et des larmes ont commencé à rouler sur ses joues à bisous. Tant bien que mal, j’ai retenu les miennes. Cinq ans à peine et déjà un lourd bagage de vie sur ses épaules… Mais comme à l’accoutumée, la tristesse s’est évaporée aussi vite qu’elle était arrivée. Elle m’a tendu le cadre. L’instant était passé. « Maman, on lit quoi comme histoire ce soir ? »

Comme si j’avais le pouvoir de contrôler mes émotions et mon deuil, j’avais décidé jusqu’à récemment que chaque 8 du mois, en tout cas jusqu’au 8 juillet 2019 – une date que je redoute car j’ignore encore quel sera mon état d’esprit au bout de cette première année sans Alice – serait une occasion particulière pour penser un peu plus à elle et pour publier un article sur mon blog. Comme une sorte de commémoration mensuelle. Mais le 4 avril dernier, j’ai envoyé un message à une amie qui traverse elle aussi un deuil périnatal depuis le 4 juillet 2018, pour lui dire que je pensais à elle et à sa fille Alice en ce jour « anniversaire » (pour la petite histoire, nous nous sommes rencontrées au sein d’un groupe de parole en septembre 2018. Avoir choisi le même prénom pour nos bébés nous a naturellement très vite rapprochées). Pour la première fois, elle n’avait pas prêté attention à la date. Dans un premier temps, elle s’est sentie coupable d’avoir « oublié » cette date anniversaire. Et puis la culpabilité s’est dissipée pour laisser sa place à un certain « lâcher prise », preuve qu’elle avait avancé sur le chemin de l’acceptation. Car comme tous les autres jours, elle avait pensé à Alice. Comme elle le ferait le jour suivant. Et celui d’après. Et celui d’après encore. Chaque jour de sa vie à venir.

Les dates ont leur importance, c’est certain. Mais le 4 avril 2019, en une fraction de seconde, quelque chose a changé. J’ai lâché prise. Depuis, je ne prête plus autant attention au calendrier. Je vis. Quoi qu’il arrive, quel que soit le jour, Alice ne me quitte jamais. Elle est dans mon cœur. Elle est dans ma tête. Elle est dans les larmes que je verse encore parfois. Elle est dans mon rire. Elle est dans mes joies comme dans mes peines. Elle est. Tout simplement.

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