Comme une envie de légèreté

Mon expérience du deuil m’en apprend tous les jours un peu plus sur moi-même, sur les autres, et sur notre rapport à tous à la vie et au monde. Je commence seulement à mesurer l’impact de cette expérience sur mon existence. Mes sens sont en éveil, je suis perméable à toutes les petites choses de mon quotidien et de mon environnement qui donnent à ma vie toute sa douceur. Je m’émerveille de tout, je me délecte de ces petits moments où le temps s’arrête pour nous permettre de les apprécier à leur juste valeur. Sentir sur mes doigts l’odeur de la menthe fraîche tout juste cueillie, observer une fourmi obstinée cherchant par tous les moyens à ramener jusqu’à sa fourmilière un demi-grillon au moins vingt fois plus gros qu’elle, me laisser bercer par le ronron de mon chat qui dort sur mes genoux, fermer les yeux et profiter de la chaleur des rayons du soleil qui s’invitent sur ma terrasse, me balancer doucement dans un hamac et m’assoupir sans m’en apercevoir, regarder les coquelicots danser au moindre souffle sur les talus en bord de chemin, entendre le rire de ma fille, lui chanter une chanson pour l’aider à s’endormir certains soirs, parler de nos prochaines vacances, penser à l’été qui s’annonce, écouter de la musique et donner de la voix sur mes morceaux préférés, faire des yaourts, manger des caramels mous au beurre salé, savourer les premiers fruits d’été… Les enfants ont cette capacité inouïe de profiter de chaque instant et de s’émerveiller de tout, quitte à ne pas répondre aux sollicitations répétées de leur parents pour se préparer le matin avant de partir à l’école ou pour passer à table (que le parent qui ne s’est jamais mis en rogne contre son enfant lorsque celui-ci l’ignore tout bonnement dans ces moments-là me jette la première pierre !) Dommage que cette âme d’enfant qui subsiste pourtant en chacun de nous soit trop souvent oubliée pour donner de l’importance à ce qui n’en a pas vraiment et qui nous mine et nous « bouffe » littéralement l’existence.

La vie est trop courte, trop précieuse et trop belle (ou trop moche ?) pour qu’on oublie de profiter de ce qu’elle a de plus beau à offrir. Même dans le plus noir des ciels, le soleil finit toujours par percer les nuages. Quant à nos fêlures, aussi douloureuses qu’elles puissent être, elles laisseront toujours passer la lumière.

Elle est.

« Maman, est-ce qu’Alice, elle avait les yeux marron comme moi ? » « Elle avait les yeux fermés alors je ne sais pas trop. Mais tout doucement, j’ai légèrement soulevé une de ses paupières (ne pas avoir pu croiser son regard me déchire encore le cœur…) Et oui, je crois bien que ses yeux étaient marron. Comme les tiens. Un jour, avec papa, on te montrera sa photo. » « Je peux la voir maintenant, maman ? » « Maintenant ? » « Oui. S’il te plaît, maman… »

Après un moment d’hésitation et malgré une certaine réticence de la part de S., je suis allée chercher une photo d’Alice que j’ai récemment faite imprimer et encadrer et qui a – pour l’instant – sa place dans le premier tiroir de ma commode. Noémie a saisi le cadre de ses petits doigts et pour la première fois, elle a découvert le visage de sa petite sœur. D’entre ses lèvres s’est alors échappé un tout petit « oh ». Après plusieurs longues secondes, les coins de sa bouche se sont affaissés et des larmes ont commencé à rouler sur ses joues à bisous. Tant bien que mal, j’ai retenu les miennes. Cinq ans à peine et déjà un lourd bagage de vie sur ses épaules… Mais comme à l’accoutumée, la tristesse s’est évaporée aussi vite qu’elle était arrivée. Elle m’a tendu le cadre. L’instant était passé. « Maman, on lit quoi comme histoire ce soir ? »

Comme si j’avais le pouvoir de contrôler mes émotions et mon deuil, j’avais décidé jusqu’à récemment que chaque 8 du mois, en tout cas jusqu’au 8 juillet 2019 – une date que je redoute car j’ignore encore quel sera mon état d’esprit au bout de cette première année sans Alice – serait une occasion particulière pour penser un peu plus à elle et pour publier un article sur mon blog. Comme une sorte de commémoration mensuelle. Mais le 4 avril dernier, j’ai envoyé un message à une amie qui traverse elle aussi un deuil périnatal depuis le 4 juillet 2018, pour lui dire que je pensais à elle et à sa fille Alice en ce jour « anniversaire » (pour la petite histoire, nous nous sommes rencontrées au sein d’un groupe de parole en septembre 2018. Avoir choisi le même prénom pour nos bébés nous a naturellement très vite rapprochées). Pour la première fois, elle n’avait pas prêté attention à la date. Dans un premier temps, elle s’est sentie coupable d’avoir « oublié » cette date anniversaire. Et puis la culpabilité s’est dissipée pour laisser sa place à un certain « lâcher prise », preuve qu’elle avait avancé sur le chemin de l’acceptation. Car comme tous les autres jours, elle avait pensé à Alice. Comme elle le ferait le jour suivant. Et celui d’après. Et celui d’après encore. Chaque jour de sa vie à venir.

Les dates ont leur importance, c’est certain. Mais le 4 avril 2019, en une fraction de seconde, quelque chose a changé. J’ai lâché prise. Depuis, je ne prête plus autant attention au calendrier. Je vis. Quoi qu’il arrive, quel que soit le jour, Alice ne me quitte jamais. Elle est dans mon cœur. Elle est dans ma tête. Elle est dans les larmes que je verse encore parfois. Elle est dans mon rire. Elle est dans mes joies comme dans mes peines. Elle est. Tout simplement.

Le choix du mot

Dans l’émission Boomerang du 29 mars dernier (merci à Pauline – 9mois9jours sur Instagram – pour le partage), Cynthia Fleury, philosophe clinicienne et psychanalyste, lisait un texte à l’adresse des mères « désenfantées ». Ce mot, qui n’existe pas dans la langue française mais qui est pourtant « tellement juste » comme elle le dit, lui a été soufflé par l’une de ses patientes qui se décrit ainsi. Ce texte est si beau, si touchant et si juste lui aussi que j’ai souhaité le partager ici. Ou quand les mots des autres suffisent.

Vous m’avez demandé d’écrire un texte, inédit, pour ce matin. Et je voulais écrire une adresse à certains d’entre nous. Certaines, plus précisément. Les femmes, donc. Et plus précisément encore les mères. Et plus précisément encore celles que j’accompagne depuis un certain nombre d’années maintenant, les mères « désenfantées », comme une patiente le dit d’elle-même. Qu’est-ce qu’une mère désenfantée ? C’est une mère endeuillée, qui a perdu un enfant. Ce sont aussi celles qui n’arrivent pas ou ne sont pas arrivé à avoir un enfant et qui portent cela comme une tristesse et une errance infinie. Il ne s’agit nullement de dire qu’avoir un enfant est nécessaire au sujet, et encore plus à la femme. Il ne s’agit nullement de ça. Il s’agit simplement de rappeler qu’un être humain, quel qu’il soit, lorsqu’il éprouve ce désir de l’autre, ce désir du même se continuant dans l’autre, cette part d’éternité, cette part de soi, la meilleure, car c’est celle qui est plus vaste que nous, quand un être humain est privé de cela, il peut en perdre son propre sujet et le goût même de sa vie. C’est un dur chemin, très intérieur, très invisible, presque incompréhensible pour les autres même si chacun peut le craindre. La mort de l’autre, c’est quelque chose de très personnel, de très infime, quelque chose qui n’a aucune place dans le monde. C’est une déflagration imperceptible. La mort de l’enfant, c’est quelque chose qui n’arrive qu’à soi, qu’à soi au carré. Le monde ne peut pas voir cela, ça n’a peut-être même jamais existé. Et cela vous absorbe.
A ces femmes, je veux leur dire mon estime. A celles qui affrontent le deuil de l’enfant aimé, qui n’ont pas d’autres enfants que celui qui est mort, à celles qui ont d’autres enfants et qui veulent trouver la juste place pour celui qui est parti, à celles qui ont perdu des enfants en couche alors qu’elles espéraient tant de cette tentative, à celles qui ont vu leur enfant se suicider, à toutes ces femmes qui s’accusent chaque jour de n’avoir pas su protéger –  je reprends leurs termes – ce qu’elles chérissaient le plus au monde, à ces femmes, je leur dis : nous avons besoin de vous. Besoin de vous pour nous enseigner comment il faut prendre conscience du don du présent, le présent du présent, comment s’accuser n’est pas la plus sûre manière de comprendre nos responsabilités, comment s’engager pour la suite peut devenir un immense chemin, comment ne pas vaciller dans la douleur définitive, le retrait impossible. Je ne parle pas ici des pères « désenfantés », non pas parce qu’ils n’existent pas, mais parce que c’est ainsi. La clinique qui est la mienne sur cette question-là est essentiellement peuplée de femmes. Ces femmes, ces mères « désenfantées », je veux simplement les saluer aujourd’hui. Celles que je connais bien et celles que je connais moins. Les saluer avec douceur, leur dire qu’elles sont aussi nos mères, nos filles, nos femmes, et que la filiation maintient sa force et son mystère au-delà de la mort.

A vide

Le 8 mars dernier, je me suis installée devant mon ordinateur pour écrire, avec une idée bien précise du nouvel article que je voulais pour mon blog, car le 8 mars marquait la fin du huitième mois passé sans Alice. Une nouvelle étape. Mais rien n’est venu. Comme si je n’avais plus rien à dire. Comme si j’avais déjà fait le tour de « la question ». Avec l’impression que j’allais me répéter. Inlassablement. Je me suis sentie vide de mots. De quoi faire peser encore un peu plus l’absence…

Pourtant, pas un jour ne passe sans que je pense à Alice. Du moment où j’ouvre les yeux le matin à celui où je m’apprête à m’endormir, et par petites touches tout au long de la journée. Je pense à ce que serait ma vie aujourd’hui si elle était là. Je crois bien que c’est ça qui fait le plus mal. Imaginer ma vie telle que je l’avais voulue, rêvée, espérée. Celle que je m’étais préparée à avoir jusqu’à ce maudit 7 juillet où tout a basculé. L’acceptation est un bien grand mot dans ces moments-là… Accepter ce qui s’est passé, je l’ai fait. Mais accepter que ce n’est pas juste une phase, qu’Alice ne reviendra pas, jamais, c’est une autre histoire. Je vais devoir vivre avec son absence. Pas le choix. Plus facile à dire qu’à faire…

Tous les jours, je me félicite pourtant du chemin que j’ai parcouru et de la manière dont j’aborde mon deuil. Mais quand il s’agit de se projeter vers l’avenir, j’avance à reculons, partagée entre l’angoisse de la reprise prochaine de mes études (la formation en soins infirmiers étant malheureusement loin d’être un long fleuve tranquille pour les inconscients étudiants qui la suivent…), la tristesse de m’éloigner d’Alice avec le temps qui passe et l’impression désagréable qu’il arrivera un moment où je n’aurai vraiment plus rien à écrire et où Alice mourra une seconde fois. Parce que je n’aurai pas su continuer à la faire vivre comme je le fais en écrivant ces mots. Parce qu’elle fera partie du passé. Parce que les personnes de mon entourage ne sauront pas comment parler d’elle – de peur d’être maladroits peut-être ou parce qu’il n’y a pas grand-chose à dire finalement – ou n’auront tout simplement pas envie de le faire pour ne pas réveiller ma blessure ou être bousculés dans leur rapport à la mort.

Mais vous qui lisez ces lignes, proches et moins proches, sachez que rien ne me fait plus plaisir que de savoir que d’autres personnes que moi pensent à Alice, ou que d’entendre son prénom dans une autre bouche que la mienne, ou que de le voir écrit par une autre main que la mienne. Si mon intention n’est en aucun cas d’imposer mon deuil à qui que ce soit, j’ai plus que jamais besoin qu’on m’aide à me maintenir à flot et à faire exister mon DEUXIEME enfant, mon bébé qui le restera éternellement, mon étoile Alice.

Sur une autre planète

C’est là où j’ai l’impression de me trouver depuis bientôt huit mois. Les pieds certes bien ancrés dans le sol mais l’esprit ailleurs. Et pour cause. Je fais désormais partie de ceux qui ont perdu un petit morceau de leur âme quand celle de leur enfant s’est échappée tout entière de son petit corps. Certaines fois sans crier gare, d’autres fois suite à la décision déchirante de faire pratiquer une interruption médicale de grossesse, d’autres fois encore au terme d’une bataille bien trop difficile à mener contre la maladie. Peu importe, finalement. Le résultat est le même. La mort d’un tout petit ne laisse derrière elle que sidération, vide, douleur et colère. A des degrés différents et pour plus ou moins longtemps.

Jusqu’au jour où les nuages se dissipent et où vient le temps de la résilience. Mais plus rien ne sera jamais comme avant. Il m’arrive de regarder le monde s’agiter autour de moi avec la sensation que je n’en fais pas tout à fait partie. Mon esprit n’ayant de cesse de me rappeler que je suis passée du mauvais côté de la maternité. Qu’au lieu de parler d’Alice au présent, je suis devant mon écran à écrire sur sa mort. Qu’au lieu de la voir grandir, je n’ai d’elle que le souvenir de son magnifique et doux visage pour toujours endormi et que j’aime revoir de temps à autres – quand le moral me le permet – sur les quelques photos prises juste après sa naissance. Bien maigre compensation face au vide laissé par son absence… Qu’au lieu de vivre chaque jour avec elle et pour elle, je guette quotidiennement sur Instagram les publications de celles qui souffrent comme moi du manque de leur enfant pour finir la lecture de leurs textes la larme à l’œil ou le sourire aux lèvres. Parfois les deux. Je pense particulièrement à Bonjour Victor, L’Etoile Léo et Une fille d’avril qui transcendent leur douleur pour en faire de vrais bijoux d’écriture. Même si je fais preuve d’une grande défiance face aux réseaux sociaux et que je suis loin d’adhérer au fait d’y partager le moindre de mes faits et gestes, je dois avouer qu’ils ont le pouvoir de fédérer un très grand nombre de personnes autour du deuil périnatal et de la manière qu’a chacun de le vivre.

Cet article m’a d’ailleurs été inspiré par la grande déception, voire la très forte colère, que certaines mamans en deuil expriment dans des publications face à certaines personnes de leur entourage les ayant blessées en leur annonçant maladroitement leur grossesse, ou en ne faisant pas preuve d’assez de délicatesse à leur égard. La douleur encore très vive qui se dégage de ces posts ne semble pas s’être encore assez estompée (mais le sera-t-elle un jour ?) pour que toute possibilité d’acceptation et de résilience soit possible. Quand bien trop d’importance est donnée aux réactions de l’entourage, ce qui selon moi cristallise la souffrance, il n’est pas évident, voire même impossible, de trouver les ressources permettant de vivre sereinement avec son histoire. Tout n’est alors qu’une question de survie.

Je me suis toujours demandé comment j’aurais réagi à la place de ceux qui ne vivent pas directement ce deuil. Je ne suis pas certaine que j’aurais trouvé les bons mots, adopté les bonnes attitudes. La mort est un sujet qui met souvent mal à l’aise – et je n’échappe pas à la règle – ce qui est parfois source de maladresses. Du moins c’est comme ça que je m’explique les réactions inappropriées (même si je sais que le manque d’empathie peut également en expliquer certaines…). Toujours est-il que j’ai choisi de ne pas donner trop d’importance aux réactions déplacées ou aux paroles blessantes. Bien heureusement, elles n’ont pas été trop nombreuses pour moi, ce qui n’est malheureusement pas le cas pour tout le monde… Ce choix m’a aidée à avancer. J’avais touché le fond et il me fallait à tout prix trouver l’impulsion qui me permettrait de remonter à la surface. Et c’est en me raccrochant aux neuf mois de bonheur que je venais de vivre que j’ai pu reprendre mon souffle. Aujourd’hui, je respire. Autrement, mais je respire.

Dire ou ne pas dire ?

A vrai dire, la question ne se pose pas, car ne pas dire serait nier la réalité, faire comme si de rien était, comme si Alice n’avait pas existé. Or elle a bel et bien existé. Pour moi, pour son papa, pour sa sœur, et pour tous nos proches. Mais d’ailleurs, pourquoi faudrait-il cacher l’existence d’un enfant, si courte fut-elle ? Un enfant qui n’est plus là physiquement mais qui occupe une place tellement immense dans nos vies ? Bien entendu, ce n’est sûrement pas la première chose que je dis sur moi pour me présenter. Pas besoin non plus de le dire aux personnes que je côtoie dans ma vie quotidienne. « Bonjour, madame la boulangère ! Une baguette, s’il vous plaît. Au fait, il y a 7 mois, j’ai accouché d’un bébé qui est mort à 6 jours de mon terme ». De quoi plomber l’ambiance… Non, je parle ici des personnes avec qui je sympathise mais qui ne connaissent rien de ma vie « d’avant », qui ne m’ont pas connue enceinte et ne savent rien de notre histoire. Rien d’Alice. Le fait d’être devenue une mamange n’est certes pas la seule chose qui me définit mais cela a profondément changé ma vision des choses. C’est la raison pour laquelle j’ai envie que les autres sachent, afin qu’ils puissent mieux me connaître et me comprendre, ou du moins essayer de le faire. Je ne recherche pas spécialement de l’empathie de la part des autres. Je ressens juste le besoin de partager avec eux cette part de mon histoire de vie. Même si je sais qu’ils risquent d’être secoués, surtout ceux qui ont eux-mêmes des enfants et qui, l’espace de quelques secondes, s’imagineront dans ma situation. Égoïstement, leur peine me fait du bien. Sûrement parce que c’est dans ces moments-là que les notions d’humanité, d’altruisme et de bienveillance prennent tout leur sens.

Mais si à la question « dois-je en parler ? », ma réponse est indéniablement « oui », d’autres questions, toujours les mêmes, me viennent à l’esprit quand je commence à tisser des liens avec d’autres personnes. A quel moment leur dire ? Comment ? Quelles vont être leurs réactions ? Quelle va être la mienne ? Et quoi dire exactement ? Alors que je suis la première concernée par la mort de mon bébé, je me soucie toujours des autres que je ne souhaite ni choquer, ni blesser avec ces quelques mots si violents pour l’imaginaire collectif : « Mon bébé est mort. » Signe que dans notre société, il est purement et simplement inacceptable qu’un bébé meure. Et il est encore plus difficile de concevoir qu’on puisse en parler. Et pourtant… Comme je l’ai lu dans un article sur la mort périnatale et d’un jeune enfant (référencé ici), pas un mortel ne peut se garder de la mort. Mettre un voile sur cette réalité, aussi triste qu’elle soit, ne changera en rien le cours des choses. Je trouve au contraire qu’on se doit d’accepter que la mort fait partie de la vie. L’une ne va pas sans l’autre. Sans jours de pluie, les jours de beau temps n’auraient pas la même saveur. Mais quand je me décide à parler d’Alice à quelqu’un, j’essaie de trouver le moment le plus opportun pour le faire et pour dire que j’ai récemment perdu un bébé en fin de grossesse (même si, comme le dit la maman de Juliette sur sa très belle page La tête dans les étoiles, je n’ai pas perdu mon bébé, NON, il est simplement MORT…) Le plus souvent, c’est quand on me demande ce que je fais dans la vie et que je réponds que je m’occupe de ma fille de presque 5 ans. Je vois souvent l’étonnement dans les yeux de celui ou celle qui m’a posé la question. « Euh, sa fille de 5 ans ? Je ne vois pas vraiment de raison de rester à la maison pour s’occuper d’un seul enfant de cet âge… » (ceci dit, les mamans qui font ce choix n’ont pas de leçon à recevoir. Et je peux vous assurer que s’occuper d’un seul enfant à plein temps est déjà chronophage !) Je leur sers alors mon petit discours bien rôdé pour expliquer que l’année dernière en avril, j’ai interrompu pour un an ma troisième et dernière année d’études en soins infirmiers pour terminer sereinement ma grossesse et pouvoir m’occuper de ma deuxième fille Alice pendant les neufs premiers mois de sa vie. Oui mais voilà, il n’y a pas de bébé à la maison, ce qui explique que je me consacre à ma première fille avant la reprise de ma formation en avril 2019. J’aurais pu chercher un poste d’aide-soignante en attendant. J’y ai d’ailleurs sérieusement pensé. Mais avec une motivation proche de zéro… Je me suis donc rendue à l’évidence : j’avais encore besoin de temps pour reposer mon âme blessée et pour prendre soin de moi avant de pouvoir de nouveau prendre soin des autres.

Dire, c’est aussi faire vivre l’enfant qui n’est plus. Entretenir sa mémoire. Une manière pour nous, parents orphelins, d’avancer sur le chemin du deuil. Et une fois le silence brisé, on reçoit tellement en retour. La parole fait place au partage, à l’écoute et à beaucoup d’entraide. Alors pour tout ça, et aussi pour tout ce qu’ils nous inspirent, merci à nos bébés des étoiles.

Parce qu’il faut continuer

Nous y sommes. Voilà six mois jour pour jour que j’ai rencontré Alice. Six mois aussi qu’elle m’a été arrachée du ventre, des bras, des lèvres et des yeux. Mais pas du cœur. Sa place y est faite pour ma vie entière. Même si je souffre toujours de son absence, je suis en paix. J’ai tout simplement accepté. Tout simplement ? A la réflexion, pas vraiment. Ces six derniers mois n’ont en effet pas été simples. Loin de là. Je suis passée par tout un tas d’émotions, certaines des plus négatives – voire dévastatrices – d’autres plus positives. Bien sûr, mon souhait le plus cher serait qu’elle soit là, bien vivante. Mais je n’ai pas eu droit à mon happy end, pas cette fois-ci. Qu’à cela ne tienne. Alice a croisé ma route et son bref passage sur cette terre n’a pas été vain.

Il y a six mois, j’ai bien cru mourir quand j’ai su qu’elle naîtrait sans vie. Je pensais ne plus jamais pouvoir vivre un seul jour du reste de ma vie sans pleurer. Pendant de longues semaines, j’ai traversé des moments de tristesse infinie, de colère et de vide. J’ai bien failli me noyer sous le poids de la culpabilité quand j’ai appris qu’un souci de santé sans grande gravité pour moi avait causé sa mort. Mais avec un peu de recul, je peux dire aujourd’hui qu’Alice m’a rendue plus forte. Elle m’a permis de redécouvrir et de réapprendre à aimer la personne que je suis au plus profond. Elle m’a ouvert les yeux sur l’importance de l’amitié et sur la nécessité de l’entretenir pour que jamais elle ne se fane. Elle m’a redonné goût à la vie. Elle me fait me sentir plus vivante que jamais. Elle m’a réveillée. Elle m’a poussée à me surpasser physiquement. Depuis septembre, seulement deux mois après mon accouchement, chaque jeudi je prends ma raquette de tennis et partage un très bon moment sportif avec une équipe de sept super nanas qui ne connaissent rien de mon histoire et pour qui je suis juste moi et pas celle qui a perdu un bébé. Et moi qui suis loin d’être une aficionada de la course à pied, j’ai couru ma première course chronométrée dimanche dernier sur une distance de 7,9 km. Plusieurs de mes amis les plus proches ont aussi couru en mémoire d’Alice et je les en remercie du fond du cœur. Une de mes amies qui a également participé à la course mais sur une distance de 15 km est arrivée première femme et a dédié sa victoire à Alice. Une délicate attention qui m’a profondément touchée.

Il y a six mois, mon ciel était empli de nuages noirs. Aujourd’hui, lorsque la pluie s’y invite, elle glisse sur moi en entraînant mes larmes et laisse toujours sa place au plus beau des astres. Merci, mon bébé soleil, merci d’illuminer mon ciel et de m’aider à continuer de sourire.